Le terme de populisme est dans toutes les bouches. Pourtant il s’agit d’un « mot valise » dans lequel on peut ranger des sens et des projets politiques très différents. Souvent utilisé de manière péjorative, il est régulièrement utilisé pour discréditer un adversaire politique. On peut tout de même parler d’une rhétorique populiste. Celle-ci peut être caractérisée par trois grand axes communs : une politique économique protectionniste ; une politique nationaliste voir souverainiste ; et une vision du peuple particulière, ce dernier faisant bloc face à des élites. Les rhétoriques populistes peuvent également être diviser en deux catégories : un populisme de gauche et un populisme de droite (Lire #LaRéplique : Le populisme menace les droits des femmes : exemples d’Europe centrale).

L’Union européenne fait face à une montée fulgurante des rhétoriques populistes, et depuis peu, à des gouvernements populistes comme ça peut être le cas en Europe centrale.

Généralement ce sont des partis que l’on qualifie « d’extrêmes » de par leurs idées et leurs comportements, et qui ont longtemps été laissés de côté, gardés en dehors de la scène politique et des sphères de pouvoirs. Mais à l’instar du Front National en France, ces partis ne se cachent plus et séduisent de plus en plus de citoyens à travers le Vieux continent. Le FN regroupait 16,86% des votes au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, contre 21,7% en 2017[i] ; lui permettant d’accéder une nouvelle fois au second tour. Ces mouvances populistes se banalisent et font maintenant pleinement partie de la vie politique européenne et occidentale. La question que l’on se pose alors est de savoir à quel point la rhétorique populiste devient-elle banale et commune ? Et jusqu’où irons-nous dans la « normalisation des rhétoriques populistes » ?

Lors de la campagne présidentielle française de 2017, et tout particulièrement à la suite les révélations du « Pénélope Gates », on assiste à un revirement communicationnel de la part du candidat de la droite, François Fillon. Pourtant issu d’un parti dit « traditionnel » qui n’a pas pour habitude d’utiliser les rouages du populisme, voilà finalement le candidat Les Républicains (LR) faire appel au peuple pour régler son sort personnel, méprisant la Justice et les médias.

Qui est François Fillon ?

Ministre sous la présidence de Jacques Chirac, ancien député de Paris, chef du gouvernement pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, élu sénateur de la Sarthe, François Fillon se réclame du gaullisme social. Le gaullisme a pour particularité de vouloir faire de la politique au-delà des partis. Autrement dit, créer un lien direct entre le chef de l’Etat et le peuple passant au-dessus de tout corps intermédiaires. Cette idéologie se caractérise par le rejet du « gouvernement des juges ». De Gaulle disait d’ailleurs : « En France, la cour suprême, c’est le peuple »[ii]. En revanche, contrairement à une idéologie gaulliste classique, François Fillon se dit favorable à une « libéralisation intensive de l’économie ».

A propos du fond, sur certains points, le programme électoral du candidat flirtait avec des idées d’extrême droite, celles du Front National. Ainsi, les programmes de Marine Le Pen et de François Fillon se rejoignaient sur de nombreux points. Tous deux prévoyaient de réformer l’acquisition de la nationalité française en profondeur en la limitant aux étrangers qui seraient dans « une démarche d’assimilation ». Ils souhaitaient un durcissement des conditions d’accès au droit d’asile notamment en réduisant le délai d’instruction des demandes d’asile. Concernant la lutte contre le terrorisme ils souhaitaient que soit appliquée la « tolérance zéro ». En effet, favorables à la déchéance de nationalité et à l’expulsion du territoire des individus dans la mouvance terroriste, ils voulaient l’interdiction de retour en France pour les combattants terroristes partis en Syrie ou en Irak, ainsi que la réorganisation du renseignement. Le candidat LR souhaitait, comme Marine Le Pen, utiliser l’article du code pénal sur « l’intelligence avec l’ennemi » pour juger plus durement « tous les Français qui entretiennent des relations avec l’ennemi ».

Cette liste non exhaustive des points d’accord entre les deux candidats montrent à quel point le programme de François Fillon était orienté très à droite.

Le 29 octobre dernier Marine Le Pen évoquait les expressions utilisées par Laurent Wauquiez depuis qu’il est en campagne pour la présidence des Républicains, et qui ressemblent étrangement au lexique auquel le FN a toujours eu recours. « C’est un bel hommage que Laurent Wauquiez nous rend » disait alors la dirigeante du FN en laissant entendre qu’il y a des rapprochements entre les idées des Républicains et celles du Front National. Le feuilleton continue, puisque ce lundi 20 novembre Marine Le Pen tendait la main à Laurent Wauquiez en lui demandant de « sortir de cette ambiguïté ». Elle considère qu’en vue des propos tenus par le président des LR, ce dernier se rapproche de la logique du FN et que, si ses propos sont sincères, il devrait envisager une alliance avec le Front National.

La frontière entre le FN et LR est donc très fine. Rappelons que lors de cette dernière élection présidentielle, au second tour le report de vote de François Fillon vers Marine Le Pen s’élevait à 20% des votes[iii].

Peu de temps après sa victoire à la primaire de la droite et du centre le 27 novembre 2016, François Fillon s’est rapidement retrouvé au cœur d’affaires judiciaires. Dès lors, on observe des changements dans sa communication et sa campagne, il se met à utiliser les rhétoriques populistes. Pourtant, issu d’un parti traditionnel qui n’a jamais contesté le système, François Fillon cherche à se donner l’image du candidat du peuple face aux élites et c’est bien en cela que cette campagne présidentielle marque un changement important dans l’avancée du populisme dans l’histoire politique française.

« Le gouvernement des juges »

Avant que les scandales judiciaires n’éclatent, François Fillon se présentait comme le candidat de la morale et de la justice, en opposition à Nicolas Sarkozy alors poursuivit pour corruption. Lors des débats qui opposaient le candidat à la primaire de la droite et du centre, Monsieur Fillon n’hésitait pas à attaquer l’ancien président sur ce sujet. En s’adressant à Nicolas Sarkozy, il disait notamment : « qui imaginerait le Général de Gaulle mis en examen ? ». La situation prête d’autant plus à sourire lorsque l’on sait qu’il avait promis, le 26 janvier 2017 au journal de 20 heures de TF1, que s’il était mis en examen dans l’affaire de l’emploi –  présumé fictif – de sa femme et ses enfants, alors il renoncerait à la présidence. Mais comme nous le savons aujourd’hui, la situation a quelque peu changé, puisque même après sa mise en examen il continua sa course à l’Elysée.

En effet, le 1er mars 2017, après avoir annulé sa visite au salon de l’agriculture, le candidat LR avait annoncé, lors d’un court discours de huit minutes, sa mise en examen et sa convocation chez les juges le 15 mars suivant, mais surtout, son maintien dans la course à l’Elysée malgré les affaires judiciaires dans lesquelles il est toujours impliqué.

Ce discours marque un véritable tournant populiste dans sa campagne. Il prononce très sobrement : « Je ne céderai pas. Je ne me rendrai pas. Je ne me retirerai pas. ». Durant cette conférence, le candidat se dit être victime d’un acharnement médiatique et d’une justice biaisée. Il parle d’un « coup d’Etat institutionnel », théorie selon laquelle un « système » bloquerait le processus démocratique. Ce système auquel appartiendraient les juges avec la complicité des responsables politiques, en l’occurrence la gauche alors au pouvoir. En parlant de « gouvernement des juges » il utilise des arguments traditionnellement utilisés par l’extrême droite. L’expression « gouvernement des juges » est utilisée pour désigner une décision de justice dans laquelle un ou des juges privilégieraient leurs interprétations personnelles au détriment des textes de lois. Pour Pierre Rosanvallon, les propos de Fillon à l’encontre des magistrats marquent un point de « basculement démocratique ».

« Je n’ai pas été traité comme un justiciable comme les autres », affirmait le candidat.  Cette réflexion rappelle celle de Nicolas Sarkozy lorsqu’en 2014, après avoir été mis en examen pour corruption active il disait « qui aimerait avoir en face de lui un magistrat dont l’obsession politique est de le détruire ? ». Ou encore, celle du populiste Silvio Berlusconi, lui aussi poursuivit pour corruption, lorsqu’il disait : « J’ai contre moi tous les magistrats de gauche ».

C’est un François Fillon qui se donne le rôle de victime face à une justice qu’il considère comme biaisé. Il en fait donc appel au peuple pour régler son sort personnel, se plaçant ainsi au-dessus des lois et remettant en cause l’indépendance de la justice.

Mais sa communication aux airs populistes ne s’arrête pas là : il se pose dorénavant comme le défenseur d’intérêts supérieurs aux siens, ceux de la nation et de la démocratie. Lors de ce discours du 1er mars 2017 il en a appelé « au peuple Français » et disait : « La France est plus grande que nous. Elle est plus grande que mes erreurs. Elle est plus grande que les partis pris d’une large part de la presse. Elle est plus grande que les emballements de l’opinion elle-même. Je vous demande de résister ». On comprend qu’il se pose comme défenseur du peuple qui, comme lui, pourrait être victime d’une justice impitoyable et de médias orientés politiquement. On ne peut s’empêcher de penser que cet appel au peuple, qui ressemble véritablement à un plébiscite, est le dernier recours de François Fillon pour rester dans la course.

La contestation par un candidat majeur à l’élection présidentielle d’une des institutions fondamentales de la République pose problème. Ce discours populiste vient renforcer la méfiance des Français à l’égard de la justice. De la part d’un candidat d’un parti traditionnel, un discours si agressif à l’égard de la justice et de la presse est inédit en France.

Selon la professeure Marlène Coulomb-Gully, les attaques faites contre la justice fait partie d’une stratégie populiste et anti-élites d’ « éviction des corps intermédiaires »[iv]. Ce type de discours a de beaux jours devant lui en France et à l’échelle européenne.

Attaques contre les médias et les contres pouvoirs

Le discours populiste fait également une critique des médias et, de manière générale, des contres pouvoirs. Autrement dit, le populisme rejette la médiation entre responsables politiques et les citoyens. En un sens, cela peut être interprété comme une forme de rejet de la démocratie représentative. Rappelons-le, les rhétoriques populistes proposent une vision manichéenne de la société avec d’un côté le peuple, qui est pur et homogène et qui incarne « le bien », et de l’autre des élites qui incarne « le mal ». Or, les médias sont considérés comme faisant partie d’une élite protégeant le système. Qu’ils soient publics ou privés, les médias sont souvent rangés dans la catégorie du mal et sont les cibles privilégiées des populistes.

Là encore, on peut comparer les déclarations de François Fillon à celles d’autres leaders populistes. Lors de la séance de question-réponse de son discours du 6 février 2017, il s’en prend à un journaliste et lui dit : « Vous êtes de Mediapart ? Moi, je n’ai jamais eu de redressement fiscal ». Cette amère réflexion nous rappelle celle de Donald Trump à un journaliste de la chaine CNN lorsque à la suite d’une question, il rétorque : « Pas vous, votre média est calamiteux ».

François Fillon a finalement choisi de continuer sa campagne électorale en changeant sa communication et en évinçant les médias classiques. Il a décidé d’utiliser ses propres moyens médiatiques. Ainsi, le candidat avait choisi de faire distribuer 4 millions de tracts sur lesquels on pouvait lire « stop à la chasse à l’homme ». Il avait également fait le choix de publier une tribune, une « lettre aux Français »[v] dans la presse locale.

Mais souvenons-nous que les critiques faites aux médias et aux contre-pouvoirs n’ont rien de nouveau. En effet, les critiques faites aujourd’hui à la presse ressemblent à celle que faisait Napoléon III lorsqu’il disait : « La presse, c’est l’alliance d’un talent et d’un capital. Moi je suis élu, alors que vous n’êtes qu’une puissance qui veut usurper la représentation nationale. Vous exercez un pouvoir sans avoir été élus. Donc vous êtes illégitimes. ». La presse n’était pas représentative à ses yeux.

Or il faut défendre l’idée selon laquelle une société démocratique ce n’est pas qu’un peuple électoral et des décideurs politiques élus, mais c’est aussi ses contre-pouvoirs.

A la suite de cette campagne électorale, on observe une situation politique incertaine puisque journalistes et politiques sont de moins en moins bien considérés. Mais ce qu’il faut particulièrement retenir de cette campagne présidentielle, c’est bien l’installation du populisme dans la vie politique française puisque les candidats s’en inspirant, d’une manière ou d’une autre, réunissent globalement la moitié de l’électorat. Mais c’est aussi et surtout sa banalisation du discours populiste, que ce soit sur le fond comme sur la forme, par un candidat d’un parti traditionnel tel que François Fillon.

Louise Bougot

[i] Ministère de l’intérieur/Ipsos

[ii] Réponse de Charles De Gaulle à un journaliste. Dans Discours et messages, livre de Charles De Gaulle, 1942.

[iii] Enquête Ipsos Steria pour le second tour de l’élection présidentielle

[iv] Article de 20minutes : Présidentielle : De Fillon à Le Pen, le discours anti-médias et anti-juges gagne du terrain ». Publié le 3 mars 2017

[v] https://www.ouest-france.fr/politique/francois-fillon/tribune-la-lettre-aux-francais-de-francois-fillon-4786284

Pour aller plus loin :

L’émission de France Culture du 12 mars 2017 : Le populisme dans la campagne présidentielle

L’émission de France Culture du 23 avril 2017 : De Jean-Marie à Marine Le Pen : 30 ans de progression du vote FN

L’article du Monde du 9 février 2017 : Programme contre programme : que propose Le Pen par rapport à Hamon, Fillon et Mélenchon ?