Le renseignement est un sujet en plein cœur politique de l’État, puisqu’il touche à son intérêt national et à sa souveraineté. Cela explique sa difficile mise en place dans la coopération de l’Union européenne, et pourquoi celle-ci a mis aussi longtemps à réellement se développer. Cependant, avec la multiplication d’attaques terroristes dans les territoires des États membres de l’UE, il devient indispensable de fortement coopérer pour les prévenir. En effet, au premier abord, cela pourrait paraître un problème qui ne touche que chaque État individuellement, celui-ci devrait pouvoir se protéger avec ses propres renseignements ; cela, évidemment, sans exclure une certaine collaboration et solidarité. Néanmoins, avec le modèle de l’Union européenne – notamment avec l’espace Schengen – il est primordial pour les États de coopérer, afin d’éviter que les problèmes se propagent sur plusieurs pays.

Que font les institutions européennes face au terrorisme ?

Tout d’abord, nous devons prendre en compte le fait que, tel que nous l’affirme Olivier Chopin (enseignant chercheur à l’Institut d’Études Politiques), « sous un seul dénominateur – « Renseignement » – doivent être regroupés deux principaux secteurs largement étrangers l’un à l’autre. ». Ainsi, il évoque, d’un côté, le « renseignement intérieur », qu’il considère lié à l’espace Schengen, ayant comme secteur d’activité les missions de police ainsi que la mission de lutte contre la menace terroriste ; et d’un autre, le « renseignement extérieur » lié à la Politique Européenne de Sécurité Commune et de Défense Commune (PESC et PSDC). C’est sur le premier « secteur » que nous nous concentrons ici.

Plusieurs facteurs doivent être pris en compte dans l’analyse de la coopération policière dans l’Union européenne. Tout d’abord, nous avons le groupe de lutte contre le terrorisme, le radicalisme, l’extrémisme et la violence internationale, Trevi (ancêtre de la coopération dans ce domaine), qui a pu obtenir plusieurs avancées. Les principales sont la création d’une unité européenne de renseignement ainsi qu’une cellule de crise européenne antiterroriste ; des regroupements de fichiers ; un réseau de communication protégé ; des actions de standardisation ; et des programmes d’échanges entre écoles de police européenne. Cependant, au cours du XXIème siècle, les actions face au terrorisme n’ont lieu qu’en réaction à des crises, notamment le 11 septembre, les attaques à la bombe de Londres et de Madrid en 2005, l’importance croissante du terrorisme, avec, notamment, Daesh en Iraq et en Syrie, et les attaques terroristes en France, en Belgique et en Allemagne en 2015 et 2016. Ainsi, des documents de cadres de politique de travail ont été mis en place suite au 11 septembre ; en 2005, un Plan d’Action de Combat contre le Terrorisme ainsi qu’une Stratégie de Combat contre le Terrorisme de l’Union européenne ont été adoptés par le Conseil de l’Europe ; et en 2010, avec la Stratégie de Sécurité Intérieure de l’UE, le terrorisme a été également vu comme une priorité. Depuis 2001, il y a eu 88 initiatives législatives concernant le combat contre le terrorisme.

Du côté des agences, Europol a été créée en 1998, Eurojust en 2002 et Frontex en 2004. Ces trois agences sont sous l’égide d’un Coordinateur de la lutte contre le terrorisme et sous l’autorité du Conseil de l’UE. Celui-ci met en œuvre la simplification de l’échange de renseignements, et les agences coordonnent les politiques publiques nationales de la sécurité. En 2010, un Comité de coordination des centres antiterroristes (CCAT) est créé.

Cependant, au sein même des institutions européennes, la mise en place de procédures concernant la coopération policière à l’égard du terrorisme s’avère difficile, puisque de nombreux acteurs sont concernés, et « il n’est pas toujours clair qui est en charge de ces processus », selon un rapport pour le Parlement européen. De plus, les questions terroristes et les défis auxquels les États doivent faire face se développent à un rythme rapide, tandis que la mise en place de législations est, quant à elle, plus lente.

Il est important de noter que nous n’allons pas évoquer ici la question du financement du terrorisme, puisque cela englobe de diverses recherches, pouvant faire l’objet d’un autre article tout entier.

Les législations qui ont fait avancer la coopération

Plus concrètement, une des premières actions à avoir été mise en place, avec des résultats immédiats, a été le Mandat d’arrêt européen de 2002, qui a réduit la période moyenne d’extradition pour des suspects de crimes sérieux de neuf mois à 45 jours. Nous avons également le système ECRIS, qui, depuis 2012, connecte les bases de données contenant les casiers judiciaires ; le Fonds de Sécurité Intérieure, qui a été mis en place pour la période de 2014 à 2020 ; le Système européen des garde-frontières et garde-côtes (EBCG), en partenariat avec Frontex pour renforcer la protection des frontières extérieures ; Airpol, qui a pour objectif d’augmenter la sécurité des aéroports européens et de l’aéronautique civile ; et le Réseau de Sensibilisation à la Radicalisation (RAN), qui « met en relation et soutient les acteurs engagés dans la lutte contre la radicalisation violente et le recrutement de personnes à des fins terroristes ». En outre, le Système d’Information Schengen est le principal outil d’échange d’informations. Il a été renforcé en 2013 et à nouveau en 2015 pour « faciliter et accélérer l’échange d’informations concernant des suspects terroristes et pour renforcer les efforts d’invalidation de documents de voyage, par les États membres, de personnes suspectées de vouloir rejoindre des groupes terroristes en dehors de l’UE ». La mesure la plus récente qui a été adoptée est celle des Données des dossiers de passagers (PNR), qui contient des informations sur les personnes ayant voyagé dans ou à partir de n’importe quel pays de l’Union européenne, collectées par les compagnies aériennes. Celles-ci peuvent inclure « une grande variété d’informations, comme les dates de voyage, l’itinéraire de voyage, les informations de billet, les détails de contact, l’agence de voyage, les moyens de paiement, le numéro de siège et l’information sur les bagages ».

En soi, de nombreuses avancées ont eu lieu dans l’Union européenne au long des dernières années ; c’est un domaine de coopération difficile à mettre en place, notamment dû à la méfiance entre États – raison pour laquelle Olivier Chopin nous explique que « toute politique de renforcement « autoritaire » des institutions de l’Union […] serait de facto improductive ». Cependant, la coopération est essentielle, comme nous allons le noter à travers deux études de cas.

La France, cible d’attaques terroristes

Depuis 2015, la France a été la cible de plusieurs attaques terroristes, ayant fait, au total, plus de 200 morts. Le 5 janvier 2015 a marqué le premier grand attentat sur le sol français depuis de très nombreuses années, avec l’attaque à Charlie Hebdo ; deux jours plus tard, c’est l’épicerie Hyper Cacher qui est cible de terrorisme. Dix mois plus tard, le 13 novembre 2015, trois attaques simultanées ont eu lieu à Paris, avec trois kamikazes devant le Stade de France, trois individus qui ont tiré à la mitraillette dans la rue dans les 10ème et 11ème arrondissements, et l’attaque au Bataclan, ayant causé 129 morts et 300 blessés, la plus meurtrière de l’histoire de la France. L’année suivante, le 14 juillet, une nouvelle attaque ayant causé 84 morts a lieu à Nice. Ces attaques ont remis en question le fonctionnement de l’État français concernant la lutte anti-terroriste, notamment à l’égard de la sécurité intérieure.

Les renseignements en France ont beaucoup évolué au cours des dernières années, afin de mieux s’adapter aux nouveaux défis. En 2012, Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, a adopté un arrêté qui listait quatre services de la direction du renseignement, dont le contre-terrorisme. Ce fut le début des changements profonds qu’il y a eu dans le renseignement français, dont, principalement, une meilleure coordination entre services, notamment entre le Service Départemental d’Information Générale (SDIG) et la Direction Centrale du Renseignement intérieur (DCRI). Finalement, en 2014, la Direction générale de la Sécurité intérieure a été créée, avec laquelle la DCRI a été fusionnée. Elle a le rôle principal dans la lutte contre le terrorisme, mais ne doit pas pour autant travailler seule. La SDIG, quant à elle, est devenue le Service central du renseignement territorial (SCRT). Depuis 2014, de nombreuses lois sont passées, dont la loi sur la surveillance de 2015, accordant bien plus de pouvoirs aux autorités françaises pour combattre le terrorisme, notamment dans le cadre de l’état d’urgence. Parmi les nouvelles dispositions, nous pouvons compter le régime des assignations à résidence, qui a été « modernisé et élargi à toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre public » ; les perquisitions administratives, qui ne requièrent pas l’autorisation d’un juge ; et les fouilles et saisies sont autorisées sans instruction du procureur, ainsi que l’exploitation de données d’ordinateurs et de téléphones.

Cependant, la mise en place de ces mesures n’a pas empêché ces attaques meurtrières, et ce sont les renseignements qui sont vus comme fautifs par beaucoup. En effet, il y aurait non seulement une mauvaise coopération au sein de plusieurs agences de services de renseignements en France, mais aussi une mauvaise coopération au niveau international, avec les services de renseignement des autres pays ; dont, l’exemple principal pour les attaques en France, avec les services belges. Ainsi, certains des terroristes ayant commis les attaques, comme Abdelhamid Abaaoud, étaient déjà connus des services ; ils ont pu faire des allers-retours en Syrie par exemple, comme ce fut le cas pour Omar Ismaï Mostefaï ; et n’ont pas été mis sous surveillance lors de leur sortie de prison, malgré leur incarcération pour des faits en lien avec l’islamisme, comme pour Chérif Kouachi. Pour ces faits, les renseignements ont dû se justifier face à une commission d’enquête parlementaire. De plus, concernant la coopération européenne, les frères Brahim et Salah Abdeslam étaient dans les fichiers belges, qui les avaient interrogés avant les attentats, après un voyage en Turquie, ainsi que d’autres membres du commando ; il n’y a cependant pas eu de communication entre les services de renseignement des deux pays.

Il faut néanmoins souligner le fait que les renseignements français n’ont pas subi que des échecs, puisque, si nous prenons l’année 2017, plusieurs attentats ont été déjoués. En effet, il est difficile de connaître la réelle quantité d’attaques déjouées, puisque nous touchons à un domaine très fermé au public. Cependant, dans la liste d’attentats déjoués donnée par Gérard Collomb, actuel ministre de l’Intérieur, nous pouvons compter quatre personnes interpellées dans la région de Montpellier, soupçonnées de vouloir commettre un attentat ; deux personnes interpellées à Marseille, soupçonnées des mêmes faits ; un ancien militaire qui avait prêté allégeance à Daesh qui a été arrêté ; un homme qui cherchait à commettre un acte violent a également été arrêté ; et enfin, début septembre, l’interpellation d’un individu qui projetait de s’attaquer aux forces de l’ordre a également eu lieu. Cependant, nous notons que les autres attentats déjoués évoqués par M. Collomb, c’est-à-dire un homme armé qui s’est introduit dans le Carrousel du Louvre, un homme qui s’attaque à un militaire à l’aéroport d’Orly, l’individu qui attaque la patrouille devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, l’homme ayant percuté un fourgon de police sur les Champs-Élysées, et l’homme ayant attaqué un militaire à la Tour Eiffel, sont des attaques déjouées sur le moment et pas à l’avance, montrant ainsi un certain manque d’efficacité des services de renseignement à connaître à l’avance ceux risquant de les commettre. Cela est un jugement difficile à porter, puisque les attaques peuvent paraître relativement aléatoires, étant effectuées, pour certains, par des « loups solitaires ». D’un autre côté, les principales cibles de ces attaques sont les militaires présents dans les rues,  ce qui peut ainsi également soulever des questions en rapport avec l’objectif de ces attaques.

Les résultats en France sont ainsi mitigés. En outre, toutes les nouvelles actions entreprises par les gouvernements ces dernières années soulèvent de nombreuses questions en rapport avec les Droits humains. En effet, plusieurs ONGs, dont Amnesty International, ont publié des textes et des bilans montrant les côtés négatifs de ces lois et de l’état d’urgence en général pour les libertés civiles. Le plus récent a été émis par deux rapporteurs des Nations unies en matière de Droits des humains, qui ont adressé une lettre au gouvernement français « afin d’alerter sur les risques que comporte le projet de loi antiterroriste », qui pourrait avoir une « incidence néfaste » sur « l’exercice du droit à la liberté et à la sécurité personnelle, du droit d’accès à la justice, à la liberté de circulation, à la liberté de réunion, la liberté d’expression et la liberté de religion ou de conviction ». Dans sa lutte anti-terroriste, la France se retrouve donc dans un débat entre sécurité et liberté.

Les Pays-Bas comme exemple de l’importance du partage d’informations

Les Pays-Bas sont un pays qui se fait discret en termes de lutte contre le terrorisme. En effet, sauf exception, ils ne sont pas au centre de l’attention médiatique concernant ce sujet. Cependant, ils ne sont pas exemptés du risque terroriste, bien au contraire, et les autorités ont pu déjouer plusieurs attentats.

L’AIVD est le sigle du renseignement hollandais, qui « conduit des investigations sur des organisations et des personnes qui donnent des raisons de suspecter qu’elles constituent une menace à l’existence continuelle d’ordre démocratique légal, à la sécurité nationale ou à un autre intérêt vital de l’État ». Elle coopère avec la police et l’armée, et notamment avec les Unités de Renseignement Régionales. Il est important de noter que l’AIVD n’est pas un service de police, son objectif est de traiter les risques et de les transmettre. Dans cette logique, le service coopère également au niveau international, ce que nous allons évoquer par la suite.

Le combat contre le terrorisme aux Pays-Bas se fait depuis plusieurs années, et comme pour la plupart des pays européens, il a été accentué suite au 11 septembre. En 2004, les autorités ont décidé de mettre en place une approche globale de lutte contre le terrorisme, dans laquelle ils ont mis l’accent sur le combat contre la radicalisation, outre le combat contre le terrorisme. Ainsi, de 2007 à 2011, un Plan d’Action sur la Polarisation et la Radicalisation a été mis en place pour prévenir la formation de groupes extrémistes. En 2014, le gouvernement a annoncé un nouveau Plan d’Action pour combattre le terrorisme, dont l’objectif était d’ « affaiblir le mouvement djihadiste domestique, faire baisser la radicalisation, et protéger l’État de droit ». À travers cela, il y a des déchéances de nationalité, une surveillance renforcée aux frontières, notamment de personnes suspectées d’être des djihadistes ou combattants étrangers revenus. Depuis, en 2017, le Sénat hollandais a passé trois nouvelles lois ayant pour objectif de renforcer davantage la législation concernant le combat contre le terrorisme. La première concerne des mesures administratives que le gouvernement peut imposer à des individus suspectés d’activités terroristes. La deuxième est l’expiration des passeports et cartes d’identité lorsque les personnes suspectées ont une interdiction de sortie du territoire. La dernière concerne la déchéance de nationalité pour les Hollandais ayant rejoint une organisation terroriste à l’étranger. Ils deviendront ainsi des nationaux étrangers non-désirés.

Plus concrètement, après l’attaque contre Charlie Hebdo et celle du 13 novembre à Paris en 2015, les autorités hollandaises ont accentué leurs mesures de sécurité. Ainsi, la surveillance du trafic aérien – notamment des passagers – s’est accrue, ainsi que l’augmentation de la sécurité durant les événements importants. La même année, les écoles ont décidé de surveiller leurs réseaux d’ordinateurs pour des signes de radicalisation chez les enfants, ce qui rentre dans la logique du combat contre la radicalisation, très forte aux Pays-Bas. Ceux qui sont identifiés subissent une longue réhabilitation, qui leur est attribuée après que les autorités aient étudié individuellement leur cas. En 2016, la liste hollandaise de terrorisme national a énuméré 93 personnes et organisations, chiffre qui a doublé par rapport à l’année précédente ; c’est un phénomène qui est en expansion depuis, notamment, 2013.

Jusqu’à présent, le pays a eu la chance de ne pas avoir subi d’attaque terroriste. Cela ne signifie cependant pas qu’il n’ait pas été une cible. Les chiffres sont difficiles à connaître, les services de renseignement hollandais restent très discrets à l’égard de leurs activités – ce qui semble logique – et même dans leur rapport annuel, peu de chiffres d’arrestations et d’investigations sont donnés. Cependant, occasionnellement, nous pouvons noter dans les médias des informations qui vont dans ce sens. Ainsi, en fin 2016, un attentat a été déjoué lorsque la police de Rotterdam a emprisonné un homme en possession d’explosifs, d’une Kalachnikov et d’un drapeau de Daesh. Plus récemment, un homme a également été arrêté sous suspicions d’attaque. Très peu d’informations ont été divulguées sur la question, cependant c’est en partie grâce aux autorités espagnoles, qui les ont avertis, que l’arrestation a pu avoir lieu. Cela montre l’importance de la coopération au niveau des renseignements. Néanmoins, celle-ci se fait souvent de façon bilatérale, comme lorsque les autorités hollandaises ont arrêté un Français en 2016 à Rotterdam, à la demande des autorités françaises. Avec l’espace Schengen, ce sont des situations récurrentes, puisque les suspects peuvent voyager librement d’un pays à l’autre. Et il est important de noter que les Pays-Bas veulent tendre vers cette coopération ; ils ont fait entendre cela lors de leur présidence de l’UE en 2016. Pendant celle-ci, ils ont initié un renforcement de la collaboration entre services de renseignement européens. Ainsi, une base de données a été mise en place, dans laquelle les États membres partagent des informations sur des combattants étrangers dans le conflit djihadiste. De plus, dans son rapport annuel de 2016, l’AIVD affirme qu’un combat contre le terrorisme efficace n’est pas possible sans une coopération internationale.

Aux Pays-Bas, la présence de militaires et de policiers dans la rue est beaucoup moins forte qu’en France ou qu’en Belgique. Outre les grands événements, peu d’endroits et de bâtiments ont une surveillance renforcée – à La Haye, par exemple, seuls les bâtiments des Parlements sont renforcés. Cependant, le pays subit les mêmes critiques que la France concernant les atteintes aux Droits humains. Ainsi, en 2017, Amnesty International a remis en question les dernières mesures adoptées par le gouvernement hollandais, en rappelant que de nombreuses autres organisations nationales et internationales les avaient également déjà critiquées. La principale peur est que ces mesures « poussent au stéréotype que certaines personnes – Musulmans, étrangers, binationaux – ont plus de chances d’être associées à des actes de terrorisme. De telles associations contribuent à la discrimination et à l’hostilité envers ces groupes ».

L’éternelle position ambigüe du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Europe

Les services de renseignement du Royaume-Uni sont en place depuis plus d’un siècle, lui donnant ainsi une autre vision et force du renseignement en général. Le MI5, agence de sécurité de l’intérieur, a été créé en 1909, et en 1972 il a commencé à traiter des questions de lutte contre le terrorisme. En effet, en raison de son histoire, notamment avec les actions de l’Armée Républicaine Irlandaise provisoire en Angleterre et en Europe, son expertise dans le terrorisme est en place depuis de nombreuses années. Cependant, comme pour l’AIVD, cette agence n’a pas le pouvoir d’arrêter des personnes et doit ainsi travailler avec d’autres agences de police. Concernant le combat contre le terrorisme, outre le MI5, d’autres branches travaillent pour la lutte contre le terrorisme, qui est devenue une approche globale en Angleterre, avec la Politique de Lutte contre le Terrorisme. Leur principal objectif est donc de « trouver de l’information et des preuves pour contrecarrer les plans terroristes et aider à amener les auteurs en justice. » Parmi les autres acteurs qui participent à la forte interopérabilité, nous pouvons noter les Unités Régionales (il y en a 11) et les Unités Nationales, qui comportent le Siège de la Politique Nationale de Lutte contre le Terrorisme (NCTPHQ) et le Centre d’Opérations National de Politique de Lutte contre le Terrorisme (NCTPOC).

Les mesures prises pour la lutte contre le terrorisme au Royaume-Uni ont surtout été de créer des centres, agences et unités au sein d’agences qui existaient déjà ; et de créer des centres pouvant regrouper toutes les informations et s’assurer de la bonne interopérabilité entre les services. Cependant, comme pour la plupart des pays de l’Union européenne, de nouvelles lois sont passées, accordant plus de pouvoirs aux autorités pour mieux surveiller. En début 2017, Theresa May affirmait même que les Droits humains seraient changés s’ils entraient en conflit avec leur lutte contre le terrorisme. De plus, elle a également mis en place des peines de prison plus longues pour les personnes reconnues coupables de terrorisme, sous toutes ses formes, et a facilité l’expulsion d’étrangers suspects de terrorisme.

Depuis 2015, le Royaume-Uni a été un des pays en Europe ayant subi le plus t’attaques terroristes. En 2017, nous pouvons en compter 4 perpétrées au nom de Daesh, dont trois à Londres. Une des attaques aurait été préparée par Khuram Butt, qui était déjà connu des services de renseignement, raison pour laquelle ils ont été largement critiqués et ont dû subir une enquête, comme cela a pu se passer en France. Une des raisons données à cela est la situation de quasi-débordement dans laquelle se retrouve le MI5, qui, début 2017, avait 500 investigations actives, concernant environ 3000 personnes. De plus, le Secrétaire d’État à la Défense, Michael Fallon, a souligné la difficulté croissante de lutte contre le terrorisme dû au phénomène du « loup solitaire ». Néanmoins, il a insisté sur les succès des services de renseignement qui ont réussi à déjouer 12 attaques terroristes en 2016. Comme pour les Pays-Bas, il reste cependant difficile de connaître la totalité des chiffres et des actions des agences.

Concernant la coopération européenne dans ce cadre, le Royaume-Uni est vu par certains comme un atout, qui a joué un grand rôle dans l’approche de la lutte contre le terrorisme ; et pour d’autres, comme ayant tenu son rôle habituel au sein de l’Union européenne, c’est-à-dire, pas totalement intégré et ne souhaitant pas partager la totalité de ses informations (ce qui semble être le cas pour la plupart des pays dans ce domaine). Cependant, au début de l’année, Rob Wainwright, directeur de l’Europol, a affirmé que certains États espéraient pouvoir garder une coopération policière avec le Royaume-Uni, qui est vu comme un « partenaire stratégique important dans le domaine de la sécurité ». Avec le Brexit, les conséquences sont que le pays n’appartiendra plus à Europol, et le Royaume-Uni doit ainsi négocier pour avoir accès aux bases de données de l’agence, sachant que le pays y fait environ 250 000 recherches par an. De plus, le pays devra également renégocier le Mandat d’arrêt européen, qui était vu comme vital pour Theresa May en 2014. Enfin, en restant à l’écart de ces agences et de la coopération au niveau des renseignements dans l’Union européenne, le Royaume-Uni se mettrait aussi à l’écart de futures avancées possibles dans le domaine. Lors des développements les plus récents, un pacte légal commence à être mis en place, permettant ainsi au pays de rester dans Europol ; la coopération est maintenant vue comme essentielle par le gouvernement britannique. Cependant, cela n’aura lieu qu’en liaison avec l’état d’avancement des négociations générales du Brexit ; en effet, l’Union européenne ne confirme pas encore la coopération dans le domaine.

Enfin, nous pouvons noter que le Royaume-Uni n’a pas échappé aux critiques par les ONGs concernant les Droits des humains et les libertés. En effet, Amnesty International a fait un rapport de 70 pages montrant les possibles dérives des nouvelles mesures mises en place par le pays. L’ONG affirme ainsi que « dans plus de la moitié des domaines d’inquiétude mis en évidence par le rapport, le Royaume-Uni est à l’extrême fin du spectre avec des mesures de surveillance de masse, l’utilisation non fiable « d’assurances diplomatiques » afin d’éloigner des personnes où il y a un risque de torture, leur enlever la nationalité, contrôler leurs mouvements et les détenir sans des charges ou processus légal suffisant ».

Ces trois études de cas nous montrent plusieurs facteurs vis-à-vis de la coopération européenne au niveau du renseignement. Tout d’abord, nous pouvons voir les différentes méthodes des pays dans le combat contre le terrorisme dans leurs territoires nationaux. Cependant, dans ce cas, cela n’est pas une entrave à la coopération au niveau du renseignement, ni à la coopération policière, puisque l’essentiel ici est le partage d’informations. En effet, comme nous avons pu le voir, lorsque les pays coopèrent, cela permet d’arrêter des individus qui ne l’auraient peut-être pas été autrement. Cependant, celle-ci n’est pas assez importante, et les États membres ne participent pas tous de la même façon. Elle est néanmoins essentielle, et Rob Wainwright l’a rappelé encore cette année, en faisant appel à davantage de partage d’informations entre États membres. Il a par exemple rappelé que beaucoup des auteurs d’attaques ont des passés criminels, et que d’ouvrir des bases de données permettant de vérifier ces informations entre tous les États aiderait toutes les polices nationales à travailler de façon plus efficace, et surtout, à sauver des vies. Nous en rappelons ici l’importance face au fonctionnement de l’espace Schengen, qui permet la libre-circulation de personnes ; l’emploi de faux documents est, par ailleurs, très fréquent. Il est ainsi non seulement important que les États membres coopèrent entre eux, mais aussi que les agences européennes le fassent davantage, comme entre Europol et Frontex par exemple.

Nigel Inkster (ancien membre des renseignements britanniques), considère que les investigations en matière de combat contre le terrorisme sont « comme devoir construire un grand puzzle avec un temps limité, sans savoir quand le temps va s’écouler, sans savoir à quoi doit ressembler le résultat, mais en ayant la quasi-certitude qu’il vous manque certaines pièces et sans savoir qui, ni si, quelqu’un les a ». Coopérer permettrait donc d’avoir plus de pièces du puzzle, et donnerait à tous les États plus de chances de le finir à temps.

 

Carolina Duarte de Jesus

 

Pour en savoir plus :

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