Le mot « populiste » est en ce moment dans toutes les bouches. Du camp pro-Brexit à Donald Trump, et de Nicolas Maduro à Recep Tayyip Erdoğan, le terme populiste est appliqué à de très nombreuses formes d’expression politique, et surtout à de très nombreux politiciens. Sont même qualifiées ces derniers temps de populistes des personnes représentant des partis politiques qui sont au cœur de l’establishment. La campagne présidentielle française nous fournit par exemple une bonne illustration de l’utilisation de ce terme à tout va : tous les candidats ont déjà été plusieurs fois qualifiés de populistes par des commentateurs politiques, et le terme est fréquemment utilisé comme une insulte contre le camp adverse.

Mais « populiste » n’est pas synonyme de « démagogue ». Pas plus que les populistes n’ont l’apanage du recours à la facilité ou au mensonge. Un discours radical n’est pas nécessairement populiste. Le populisme peut revêtir de très nombreuses formes et se réclamer de plusieurs idéologies, mais il garde à chaque fois des caractéristiques qui nous permettent de le distinguer d’autres formes de mouvements politiques.

Cette précision n’est pas importante que pour les politologues et les commentateurs professionnels de la politique. Elle a des implications profondes sur la façon dont les citoyens perçoivent leurs politiciens et plus globalement sur la façon dont ils conçoivent la relation entre le populisme et la démocratie. Comme Edgar Morin le souligne dans une interview donnée à Slate, utiliser le terme « populiste » à toutes les sauces fait perdre au mot son sens profond, et, dans le meilleur des cas, diminue les effets qu’il peut avoir dans l’arène politique. Dans le pire des cas, la mauvaise utilisation du terme « populiste » peut conduire les citoyens à considérer comme populistes tous les politiciens qui font attention au peuple et à ses humeurs. Prêter aux populistes un lien plus étroit avec les citoyens peut paraître intuitif lorsqu’on s’attache à l’étymologie de « populiste », mais ce n’est en réalité pas le cas : le populisme se distingue par une conception particulière du peuple, indépendamment de sa proximité réelle avec celui-ci.

De quoi parle-t-on alors quand on traite du « populisme » ?

Le populisme n’est pas un concept récent, même si sa popularité a pu varier pendant l’histoire et son sens changer ou s’affiner durant l’après-guerre. Le terme « populisme » est devenu connu du grand public à partir des années 1890, où il désignait un mouvement politique dont l’objectif principal était de faire valoir les intérêts des Américains ruraux face à un parti républicain qui était perçu comme le parti des urbains. Appelé « People’s Party », ce mouvement rural était profondément ancré à gauche, ce qui explique que, encore aujourd’hui, le terme « populiste » soit encore souvent associé à la gauche radicale dans la culture politique américaine. Mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que le terme a commencé à apparaître dans les discours politiques et académiques européens. Comment rassembler dans un même mot le fascisme et le communisme, en opposition à la démocratie libérale ? Le populisme vient qualifier ces mouvements qui ne sont pas démocrates, qu’ils soient de droite ou de gauche, pacifistes ou bellicistes, ou même écologistes ou non.

Déjà dans les années 60, des universitaires soulignaient que le terme n’avait aucune définition précise, et ils constataient en même temps que cela n’entravait pas du tout sa popularité. Encore aujourd’hui, tout le monde n’a qu’une vague idée de ce qu’est le populisme, et jamais ce manque de précision ne semble entraver son utilisation dans le débat politique. Au contraire, sa relative plasticité le rend très facile à utiliser, et les auditeurs y comprendront ce qu’ils souhaitent comprendre.

Cela ne veut pas dire que le terme « populiste » n’ait pas de contours dans lesquels tout le monde place sa propre définition. Pierre Rosanvallon, historien et sociologue français, nous offre une première caractérisation du populisme : « le populisme est une réponse simplificatrice et perverse au désenchantement politique ».

L’essence même du populisme : une division manichéenne de la société

Le populisme n’est pas non plus un objet sans formes ni caractéristiques particulières. Le populisme se reconnaît d’abord par sa propension à se nourrir de la frustration des citoyens face à leur situation ou face à celle de leur pays. Il fait appel à la nostalgie des électeurs, une nostalgie d’une période très largement embellie, voire d’un passé qui n’a jamais existé. Ses stratégies politiques s’articulent autour de la présence d’un leader unique et charismatique

Cas Mudde, un politologue de l’Université de Géorgie, explique que le populisme se caractérise particulièrement par ce qu’il appelle « une idéologie fine », par opposition aux « idéologies épaisses » comme le libéralisme et le marxisme, qui ont un corpus et toute une pensée articulée autour d’idées fondatrices. Le populisme peut servir une de ces « idéologies épaisses », mais il a en plus, et c’est ce qui le définit, une « idéologie fine » qui repose sur une chose très simple : la division de la société en deux parties. D’un côté, le peuple, un groupe pur dont la supériorité morale est indiscutable, et un groupe corrompu qui existe à côté et contre le peuple sans jamais en faire partie. Ce groupe ennemi qui n’agit au mieux que pour son propre intérêt, au pire pour nuire aux intérêts du vrai peuple, est le plus souvent qualifié « d’élite », mais il peut revêtir de très nombreuses autres formes. La division peut être faite contre n’importe quel sous-groupe de la société, la discrimination peut s’appuyer sur n’importe quelle base. Ce qui compte, et c’est pourquoi cette idéologie est « fine », c’est que ce groupe ne fait naturellement pas partie du peuple.

Dans son ouvrage « Qu’est-ce que le populisme ?», Jan-Werner Müller souligne en plus que les populistes tirent de cette division qu’ils effectuent la certitude d’avoir le monopole de la légitimité populaire, car ils représentent le peuple et tout le peuple face aux ennemis corrompus qui sont par définition illégitimes, car ils ne sont pas le peuple. Cette division est vraiment le cœur du populisme et s’observe très facilement dans les discours de tous les populistes. La distinction entre le peuple pur et les élites corrompues ou d’autres ennemis ne se fait que rarement par l’argent ou autre critère quantifiable. Elle se fait plutôt par des valeurs supposées, qui définiraient le vrai peuple. Les populistes pensent représenter l’intégralité des gens qui ont ces valeurs « pures » (souvent le travail, la famille ou la religion). L’ennemi combat ces valeurs et empêche le peuple de les mettre en exercice. Cette division par les valeurs permet au populiste de penser qu’il représente l’intégralité du peuple. Si une personne a ces valeurs alors cela équivaut à un soutien au leader charismatique. Si elle ne les a pas, ou plutôt si on ne les lui attribue pas, alors elle ne fait simplement pas partie du vrai peuple. Ainsi, le populiste pense représenter l’intégralité du peuple. Pas les 99 % les plus pauvres du mouvement « Occupy Wall Street », mais bien 100 % du peuple véritable.

Cette division peut prendre deux formes : une forme exclusive, où l’ennemi est nommé [une minorité, un groupe explicitement identifié], et une forme inclusive. De prime abord, la forme inclusive n’est pas la plus intuitive. Elle est pourtant courante et facilement observable : ici, le populiste demande l’inclusion de la politique au sens large d’un ou plusieurs groupes qui en seraient exclus. On retrouve cette forme dans l’appel à la fameuse « majorité silencieuse » ou aux « sans-voix », le « vrai peuple » silencieux qui en ne s’exprimant pas exprime en fait un soutien total au leader charismatique du parti.

Prétendre avoir le monopole de la légitimité politique, dénoncer un « système » et des élites, dire représenter la majorité silencieuse, vouloir un mandat impératif, favoriser les référendums et chercher les plébiscites, avoir un parti axé autour d’une seule personne ne sont bien sûr pas l’apanage des populistes. Il n’existe pas de check-list de caractéristiques qui, une fois remplie, attesterait de la nature populiste d’un mouvement politique. Toutes ces caractéristiques peuvent se retrouver à divers degrés dans les discours de partis démocratiques. C’est leur utilisation à une fin de division du peuple en un groupe pur et un groupe impur qui fait vraiment le populisme.

Le populisme n’a donc pas en lui-même un agenda en dehors de ce travail de division, et c’est pour cela qu’un parti populiste va souvent avoir recours à une « idéologie épaisse » déjà constituée qui viendra, elle lui conférer plus de substance et le rendra plus lisible aux yeux des citoyens. Cette « idéologie fine » de la division a aussi une autre utilité : elle permet aux membres du parti populiste, même quand il a de mauvais résultats lorsqu’il est au pouvoir, de se poser en victime. Un échec ne peut pas être de leur faute, il est nécessairement la faute du groupe ennemi qui, à l’intérieur du pays ou dans le monde, fait tout pour saboter leur action et ainsi empêcher le vrai peuple de s’épanouir.

Un discours démagogique ne fait pas le populiste :

Jan-Werner Müller nous met en garde tout au long de son livre contre la mauvaise utilisation du terme « populiste », et surtout contre l’impression de « reflux de la vague populiste » que beaucoup d’observateurs ont pu avoir à la suite des élections présidentielles autrichiennes, des élections néerlandaises, et du premier tour des élections présidentielles françaises. D’abord, ce « moment populiste » dans lequel on place souvent le référendum sur le Brexit et l’élection de Donald Trump n’est pas purement populiste. En effet, à la fois dans le cas du Brexit et de Donald Trump, de très nombreux éléments du système ont joué en leur faveur. Ils ne sont pas un produit du populisme, même si des populistes ont largement pu contribuer à leurs victoires. Parler de « moment » ou de « vague » populiste permet à certains acteurs du système comme le parti républicain américain ou les conservateurs de ne pas prendre leurs responsabilités. Le cas autrichien est en ce sens l’exemple contraire : les partis du système ont ici refusé de s’allier à Hofer, ce qui a mis le populisme en échec pour un temps au moins.

Utiliser des techniques qui sont souvent associées aux partis populistes ne veut pas dire que l’utilisateur est populiste. On ne peut pas par exemple taxer les conservateurs Britanniques pro-Brexit de populistes uniquement parce qu’ils avaient un objectif commun et une campagne commune avec le UKIP. Le populisme s’articule autour d’une relation spécifique entre les représentants et le peuple. Tenir un discours très ferme sur l’immigration ou être pour un « hard Brexit » n’est pas populiste par essence, même quand ces discours sont devenus une marque de fabrique pour beaucoup de mouvements populistes, et que les stratégies électorales déployées se ressemblent. Tenir un discours extrême, sur l’immigration par exemple, n’est populiste que dans la mesure où l’on refuse que d’autres tiennent un discours contraire. Un démagogue n’est pas nécessairement un populiste, même si l’inverse est très souvent vrai. Le discours populiste s’oppose frontalement au pluralisme, voire au politique. La démagogie, la simplification à outrance, ou la radicalité ne s’opposent pas par essence à l’existence d’un débat démocratique. C’est quand elles sont utilisées à des fins de division et de destruction du débat politique qu’elles sont réellement populistes.

Qui a peur du populisme ?

« Populiste » est fréquemment utilisé comme une insulte politique pour disqualifier son adversaire, et pas toujours à bon escient. Discréditer son adversaire politique est une stratégie très présente dans les systèmes démocratiques, et les citoyens perçoivent généralement le populisme comme un danger pour la démocratie. Serge Halimi, écrivain et journaliste, parle de « fonction idéologique de l’amalgame » : utiliser ce terme permet d’assimiler la cible aux extrêmes, de la rendre dangereuse. Ce procédé disqualifiant est certes peu subtil, mais il est efficace.

Mais comme le rappelle Jacques Rancière, il est aussi très intéressant de regarder qui utilise le terme populiste et pourquoi. Le philosophe français écrit dans une tribune dans Libération que l’utilisation du terme « populiste » par une certaine élite peut parfois cacher une vision très négative du peuple, qui est perçu comme « une masse brutale et ignorante ». Dans ce cas-là, « populiste » condamne autant les partis populistes qu’un peuple perçu comme votant de manière irrationnelle, mauvaise même, en ne s’appuyant que sur la colère et sur une mauvaise éducation pour voter. « Populiste » peut donc être le reflet d’un mépris de classe, ou d’une vision du peuple comme une masse violente et peu rationnelle héritée de Gustave Le Bon. Une utilisation du terme « populiste » qui véhicule des préjugés et du mépris pour les électeurs de ces partis ne fait que renforcer la division entre une élite « ennemie » et le peuple « vertueux » des populistes. Attention donc à ne pas être contre-productif, à ne pas renforcer les populistes dans leur stratégie de victimisation et donc dans leur « légitimité ».

« Populisme » ne doit pas être le miroir du « technocratisme ». Cette utilisation particulière n’est pas rare, et elle pousse Rancière à se demander si les anti-populistes n’ont pas en fait peur du peuple, si elle ne permet pas « d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse ». Cette conception dangereuse du peuple reflétée dans cette opposition-là au populisme est pour lui un discours de supériorité morale des élites contre « les excès de démocratie ». En plus d’un manque de rigueur intellectuelle, utiliser le terme « populiste » contre tous les politiciens qui ont un discours qui essaye de mobiliser les classes populaires vient dresser l’image d’un peuple peu méritant qui se laisse séduire par des discours réducteurs face à une élite intellectuelle qui aurait plus de discernement, voire même qui aurait une moralité plus haute. Pour rependre les termes de Rancière, « populiste » « [sert ici] à dessiner l’image d’un certain peuple. L’essentiel, pour eux, est d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse ».

Le danger d’employer le terme à tort et à travers :

Mal employé, le terme « populiste » peut empêcher de voir les véritables dangers. Le populisme est différent de la facilité, de la démagogie et de la radicalité. Il se réfère à des positions anti-pluralistes basées sur une division fondamentale et irréversible de la société. Un populiste est un danger pour la démocratie libérale. Ce n’est pas une insulte anecdotique que l’on peut lancer contre un adversaire qui tombe dans la facilité.

Ésope nous racontait déjà au temps d’Athènes le danger de crier au loup à tort et à travers. « Populiste » désigne un danger pour la démocratie, mais ses mauvaises utilisations fréquentes peuvent rendre le terme banal et presque bénin, et donc lui faire perdre une grande partie de son intérêt dans le débat politique. Le populisme ne doit pas non plus nous faire peur du peuple, qui reste une fiction nécessaire. Comme « populisme » (du latin populus, « le peuple », qui n’est pas plebs, « la masse, la foule »), « démocratie » (du grec demos) tire son étymologie du mot « peuple ».

Rémi Petitcol

Pour en savoir plus :

Müller, J.W. (2016). Qu’est ce que le populisme ? Définir enfin la menace (traduit par F. Joly). Paris : Premier Parallèle.

http://www.slate.fr/story/141989/populisme-partout

http://www.slate.fr/story/71963/populiste-injure-politique-partis

https://www.theatlantic.com/international/archive/2017/02/what-is-populist-trump/516525/

http://www.economist.com/blogs/economist-explains/2016/12/economist-explains-18

http://www.liberation.fr/france/2011/01/03/non-le-peuple-n-est-pas-une-masse-brutale-et-ignorante_704326