N’accablons pas outre mesure une presse aujourd’hui  malmenée économiquement et politiquement (cas hongrois par exemple), mais cela ne nous interdit pas de les appeler à assumer leurs  responsabilités.  Aussi  longtemps que ne s’y réalise pas une mutation profonde des comportements, des logiques médiatiques, aussi longtemps les initiatives des élus, de la société civile en faveur de l’Europe viendront se fracasser sur ce mur de béton. Jamais depuis la fin du XIXème siècle (en fait depuis l’affaire Dreyfus ), la presse ne fut aussi violente, aussi vénale. Violence et vénalité ont certes pris des formes nouvelles, plus insidieuses, plus hypocrites, en un mot plus sournoises, mais le fait demeure.

Pour s’en convaincre, relisons la description qu’en fait Emile Zola au moment où l’affaire Dreyfus  est bien lancée, mais avant qu’Emile Zola n’ait écrit son célèbre « j’accuse ». Les phrases écrites alors par lui conservent leur tragique actualité.

Zola dans sa « Lettre à la France » de janvier 1898, appelait ce peuple « de bon coeur et de bon sens » à n’être pas abusé au point d’en venir « à cette férocité de la peur », à « ces ténèbres de l’intolérance », par les mensonges de la presse, les basses injures, les perversions morales auxquels le pays lui semble livré. Dans un article publié par le Figaro du 5 décembre 1897 il a vigoureusement analysé le rôle de la presse et dressé une typologie toujours actuelle : depuis « la basse presse en rut », jusqu’à la « grande presse sérieuse et honnête ».

« Nous avons vu la basse presse en rut, battant monnaie avec les curiosités malsaines, détraquant la foule pour vendre son papier noirci…Nous avons vu plus haut dans l’échelle, les journaux populaires, les journaux à un sous, ceux qui s’adressent au plus grand nombre et qui font l’opinion de la foule, nous les avons vu souffler les passions atroces, mener une campagne de sectaire…nous avons vu, enfin, la grande presse, la presse dite sérieuse et honnête, assister à cela avec une impassibilité, j’allais dire une sérénité que je déclare stupéfiante. Ces journaux honnêtes se sont contentés de tout enregistrer avec un soin scrupuleux, la vérité comme l’erreur… »

Puis ce fut la course à l’abîme de tous les crimes et de tous les totalitarismes pour culminer avec la dernière guerre mondiale. Le même ressort semble être à nouveau monté, tendu. Vers quoi ? Pour l’instant nous ne parlons  en Europe que de populismes. Craignons que la machine infernale ne s’emballe à nouveau.

Un vent de fronde souffle contre les élites, à juste titre, mais le peuple n’a pas toujours raison comme voudraient le laisser entendre les populismes. Ces populismes sont divers : le peuple n’est pas unique et l’Etat s’étiole progressivement et dangereusement. L’antidote à tous les populismes restent le pluralisme des opinions et la liberté de la presse. Mais qui osera (et comment) dénoncer les médias, seul pouvoir à ne pas recevoir une critique de fond, cohérente et persistante. Les électeurs méritent des réponses autrement plus cohérentes, construites et urgentes que celles que la presse apporte habituellement. Les électorats ont été frappés de plein fouet par la crise, choqués ils se sont sentis abandonnés par l’Europe et ses partis traditionnels : pas de réponses aux angoisses et frustrations ! Dans un tel contexte, comment donc les populismes n’auraient-ils pas prospéré ?

L’Europe va mal, qui oserait la présomption d’en douter face au matraquage des nouvelles et des prophéties les plus noires, le mot est faible, nous devrions dire apocalyptiques ? Or l’Europe avance, dans l’épreuve. L’intégration économique et monétaire avance elle aussi au fil d’une dramaturgie à répétition et des sommets, à répétition eux aussi, avec  leurs communiqués communs difficilement déchiffrables. Ils permettent aux conformistes pessimistes de l’emporter sans débat. Ce conformisme répétitif dessine-t-il un projet alternatif ? Apporte-il un peu d’espérance ?

Un peu d’espérance, la trouverons-nous loin de l’Europe, sous la plume de Moises Naim ? Ancien ministre vénézuélien, installé depuis de nombreuses années aux Etats-Unis, ancien directeur du Foreign Policy,  il a écrit un article dans « International Herald Tribune »qui a retenu l’attention de plusieurs analystes et commentateurs. Il nous invite à imaginer un monde  sans une Europe intégrée et influe : « ce serait pire pour tout le monde ! » écrit-il. Pourquoi ? parce que l’Europe entend « irradier des valeurs qui sont aussi rares que nécessaire aujourd’hui ». Elle est une école de règlement pacifique des conflits : « un monde avec un continent, l’Europe, qui préfère faire des erreurs en s’efforçant d’éviter des guerres est meilleur qu’un monde où des superpuissances avec la gâchette facile se moquent bien de faire des erreurs en lançant des guerres dites préemptives’. Il salue l’engagement de l’Europe en faveur des libertés. Qui hormis l’Europe va défendre les droits de l’homme dans le monde d’aujourd’hui : « le Parti communiste chinois ou la Russie de Poutine ? » L’Europe prétend, parfois, incarner un capitalisme à vocation sociale : «alors que les Etats-Unis tolèrent passivement une redistribution massive de la richesse au profit de leurs citoyens les plus riches et que la Russie et la Chine célèbrent les oligarchies accumulant d’inimaginables fortunes, l’Europe a encore l’aversion des inégalités » « Je ne sais pas si l’ambitieux projet d’intégration européenne survivra aux énormes difficultés qu’il rencontre aujourd’hui. Mais je sais que s’il échoue, c’est le monde entier qui en paiera les conséquences. » Texte intégral du texte de Moisès Naim paru dans IHT du 7 décembre 2010 http://carnegieeurope.eu/publications/?fa=42087

Qui donc, encore, dira du bien de l’Europe ? Le concours est lancé !

Nota Bene : en ce début d’année qui s’annonce tourmentée pour la liberté de la presse, il est utile de relire de relire l’article 11 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne

Article 11 : Liberté d’expression et d’information

  1. 1.       Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontières.
  2. 2.       La liberté des médias et leur pluralisme sont respectées.

Cette lecture est à compléter utilement par le Témoignage et les commentaires de Guy Braibant qui fut un des principaux rédacteurs de la Charte et un animateur infatigable et talentueux de la Convention dont il fut membre (Edition le Seuil)